La Vengeance Cousue d'Or

Chapter 3 — L'Ombre du Palais Royal

Le téléphone d'Hortense vibra sur la table basse, faisant sursauter la toile qu'elle contemplait. Fabien. Le nom s'afficha, froid et impersonnel, cinq ans après leur dernière conversation. Cinq ans de silence assourdissant, de douleur rentrée, de souvenirs qu'elle avait laborieusement tenté d'ensevelir sous des couches de peinture et de nouvelles toiles. Elle respira profondément, le parfum âcre de la térébenthine chatouillant ses narines, un rappel constant de son refuge.

« Qu'est-ce que tu veux ? » demanda-t-elle, sa voix plus ferme qu'elle ne s'y attendait. Elle s'imaginait sa réaction, son sourire narquois, cette assurance qui l'avait tant séduite, puis tant déçue.

« Hortense. Je… je suis heureux d'entendre ta voix. » La voix de Fabien était plus grave, teintée d'une nuance qu'elle ne parvenait pas à identifier. Ce n'était pas la fausse camaraderie habituelle, ni le ton condescendant qu'il utilisait parfois. C'était… hésitant. « J'ai reçu ton invitation. L'exposition. Paris… c'est un sacré retour. »

Elle le savait. Ce retour était un pari audacieux, un défi lancé à son propre passé. Voir ses œuvres exposées là, dans le cœur vibrant de Paris, dans cette galerie près du Palais Royal, c'était la consécration qu'elle avait toujours rêvée, mais aussi une invitation à affronter les fantômes qu'elle avait laissés derrière elle.

« Je ne t'ai pas invité pour que tu viennes admirer mes toiles, Fabien. » Sa remarque était tranchante, presque cruelle. Elle ne pouvait pas se permettre la moindre faiblesse. Pas maintenant.

Un silence s'étira, lourd de non-dits. Hortense imaginait Fabien dans son bureau d'avocat, sûrement impeccable, loin de l'agitation créative de son propre atelier dans le Marais. L'image la fit grimacer. Ils étaient si différents, malgré tout ce qu'ils avaient partagé.

« Je sais, Hortense. Et je comprends ta rancune. Mais il y a des choses… des choses qu'il faut éclaircir. » Sa voix se fit plus pressante. « Ce n'est pas juste un café. C'est… important. Pour nous. »

« Pour toi, tu veux dire. » Elle ne se laisserait pas berner par ses artifices. « Tu as eu cinq ans pour vouloir éclaircir quoi que ce soit. Pourquoi maintenant ? »

« Parce que je t'ai perdue, Hortense. Et que je ne peux pas vivre avec ça. Pas sans essayer de comprendre. » Il y avait une sincérité désespérée dans ses paroles qui déstabilisa Hortense. Etait-ce une nouvelle manipulation ? Ou la vérité ? La trahison qu'il lui avait infligée était encore une blessure béante, mais l'homme qu'elle avait aimé était-il vraiment si loin ?

Léa entra dans l'atelier, un plateau de thé fumant à la main. Elle s'arrêta net en voyant Hortense au téléphone, le visage crispé. Elle leva un sourcil interrogateur, mais Hortense lui fit signe de se taire.

« Je… je ne sais pas, Fabien. » Elle hésitait. L'idée de le revoir, ne serait-ce que pour quelques instants, la terrifiait autant qu'elle l'intriguait. « Mon exposition… c'est le vernissage le samedi soir. La galerie est fermée ensuite pour des événements privés. C'est mon moment, Fabien. Pas le tien. »

« Je serai là, Hortense. Et je ne serai pas seul. »

Cette dernière phrase résonna dans la pièce comme un coup de tonnerre. Hortense sentit son cœur s'accélérer. Pas seul ? Qui d'autre ? Etait-il déjà passé à autre chose ? Ou était-ce une nouvelle stratégie pour la blesser ? Elle ouvrit la bouche pour demander, mais la ligne était déjà coupée. Le silence retomba, plus lourd encore qu'auparavant.

Léa s'approcha doucement. « C'était Fabien ? »

Hortense hocha la tête, incapable de prononcer un mot. Ses yeux étaient fixés sur le téléphone, l'écho des paroles de Fabien tourbillonnant dans sa tête. Pas seul. Cette phrase signifiait-elle qu'il venait avec une nouvelle compagne ? Ou était-ce une allusion à quelqu'un d'autre, un lien qu'elle ignorait ?

Elle se leva brusquement, traversant la pièce pour se tenir devant la grande fenêtre donnant sur les toits de Paris. Le soleil déclinait, projetant de longues ombres sur la ville. Une ombre familière, celle du doute et de la peur, semblait s'étirer jusqu'à elle. Elle savait qu'elle devait affronter Fabien, comprendre ce qui s'était passé, mais l'idée qu'il ne soit pas seul… cela ajoutait une nouvelle couche de complexité, une menace sourde à la confrontation qu'elle avait déjà du mal à envisager.

Soudain, une pensée la frappa, glaçante. Et si « pas seul » ne faisait pas référence à une nouvelle conquête, mais à quelqu'un de leur passé commun ? Quelqu'un qu'elle avait oublié, ou que Fabien avait toujours connu ? L'incertitude était une torture. Elle se retourna vers Léa, le regard paniqué. « Il a dit qu'il ne serait pas seul, Léa. Qu'est-ce que ça peut vouloir dire ? » Léa, voyant la détresse sur le visage de son amie, prit sa main. « Je ne sais pas, mon cœur. Mais quoi qu'il arrive, tu n'es pas seule. »

Hortense ne l'entendit presque pas. Son esprit était ailleurs, déjà perdu dans les méandres du passé et les sombres possibilités du futur. Fabien viendrait à son exposition, mais pas seul. Et cette perspective la terrifiait plus que tout.