Le Murmure des Vignes

Chapter 3 — Le Miroir aux Secrets

La porte d'entrée s'ouvrit dans un grincement lugubre, révélant deux silhouettes imposantes drapées dans des manteaux sombres. L'air s'épaissit, chargé d'une tension palpable qui glaça le sang de Camille. Son père, livide, se redressa de son fauteuil, sa main tremblant sur le bras en velours usé. Ces hommes n'étaient pas là pour une simple visite de courtoisie.

« Monsieur Dubois, » commença l'un d'eux, sa voix grave comme le bruit d'une tombe qu'on referme. Il ne portait pas de nom, seulement un regard perçant qui semblait scanner chaque recoin de la pièce, comme s'il y cherchait des failles. « Nous venons pour des nouvelles. »

Camille se sentit comme une proie prise au piège. Elle recula instinctivement, cherchant le regard de son père, mais il détourna les yeux, le visage marqué par une honte profonde. La peur qu'elle avait ressentie auparavant se mua en une colère sourde. Elle était leur pion, et ces hommes étaient ceux qui tiraient les ficelles.

« Mon père vous a dit tout ce qu'il y avait à dire, » intervint Camille, sa voix étonnamment ferme malgré le tremblement dans ses jambes. Elle se plaça légèrement devant son père, une barrière fragile mais symbolique. « Nous respectons nos engagements. »

Les deux hommes échangèrent un regard amusé, un rictus qui ne parvint pas à atteindre leurs yeux froids. « Des engagements, mademoiselle ? » dit le second homme, un sourire narquois étirant ses lèvres. « Il semble que votre père ait un peu de mal à tenir les siens. Les délais sont serrés. Très serrés. »

Il fit un pas en avant, son regard se posant sur un petit portrait de famille posé sur la cheminée. Camille se rappela qu'il s'agissait d'une photo d'elle enfant, souriante, ignorante des dettes qui pèseraient bientôt sur son avenir. « Monsieur Moreau est un homme… généreux, » continua l'homme, son ton se faisant plus pressant. « Il est prêt à honorer la dette de votre père. Mais il attend en retour une… garantie. »

Camille sentit son estomac se nouer. La garantie. Le mariage. C'était donc ça. Moreau n'était pas seulement un prétendant potentiel, il était un intermédiaire, un gestionnaire de crise pour ceux qui menaçaient sa famille. La pensée la révulsa. Elle était vendue, purement et simplement.

« J'ai compris, » dit Camille, sa voix à peine un murmure. Elle ne regarda pas les hommes, mais fixait le sol, chaque fibre de son être se révoltant contre cette humiliation. « Mon père vous confirmera tout cela. »

Les deux visiteurs restèrent encore quelques instants, l'atmosphère lourde de menaces implicites, avant de quitter la maison avec la même discrétion inquiétante qu'ils étaient arrivés. La porte se referma, les laissant seuls dans le silence tendu.

Le père de Camille se laissa tomber sur sa chaise, le visage enfoui dans ses mains. Les larmes semblaient avoir tari, remplacées par une résignation morne. « Camille, pardonne-moi… »

Elle ne répondit pas. Elle se réfugia dans sa chambre, l'image des deux hommes gravée dans sa mémoire, le mot « garantie » résonnant dans sa tête. Elle se regarda dans le grand miroir de son armoire, cherchant un visage familier, mais ne trouvant qu'une étrangère aux yeux sombres et inquiets. C'était une femme piégée, dont le destin semblait déjà écrit par d'autres. Elle attrapa le petit carnet noir qu'elle avait caché sous une latte du parquet, un objet hérité de sa mère, censé contenir des secrets de famille. Elle l'avait toujours trouvé trop sombre, trop chargé d'une tristesse inconnue. Mais aujourd'hui, peut-être, y trouverait-elle une réponse, une échappatoire.

Elle ouvrit le carnet à une page marquée par un ruban de soie fané. Ce n'était pas une liste de secrets, mais une série de dates et de noms, accompagnés de symboles étranges qu'elle ne comprenait pas. En bas de la page, une seule phrase était écrite, d'une main élégante mais nerveuse : « Il voit tout, même dans le miroir. Ne lui fais jamais confiance. »

Soudain, un bruit de pas se fit entendre dans le couloir, un bruit lourd, délibéré. Ils revenaient ? Ou était-ce quelqu'un d'autre ? Camille referma le carnet en hâte, le cœur battant la chamade. La porte de sa chambre s'ouvrit lentement, révélant non pas les silhouettes menaçantes des créanciers, mais la silhouette familière et pourtant inquiétante de Monsieur Moreau. Il la regardait, un sourire énigmatique flottant sur ses lèvres, comme s'il connaissait déjà le secret qu'elle venait de découvrir.