Le Serment de Destruction
Chapter 3 — L'Éclat Brisée d'une Promesse
Le vent salin de Marseille fouettait le visage d'Adeline, portant avec lui l'odeur âcre de la fumée qui s'échappait encore des vestiges de sa vie passée. Chaque fibre de son être hurlait de fuir, de disparaître dans la nuit, mais la silhouette familière qui se tenait là, à quelques mètres d'elle sur le toit de l'entrepôt désaffecté, la cloua sur place. Théo.
Son nom résonna dans sa tête comme un écho déformé, un rappel brutal de tout ce qu'il lui avait pris. L'homme qui lui avait promis l'éternité, puis l'avait jetée comme un déchet une fois son objectif atteint. Il était grand, élégant même dans l'ombre, une silhouette sculptée par le succès et le mépris. Ses yeux, d'ordinaire si froids et calculateurs, semblaient maintenant parcourus d'une émotion qu'Adeline ne parvenait pas à déchiffrer : surprise ? Colère ? Ou peut-être… regret ?
« Adeline », sa voix était basse, une caresse dangereuse dans le silence nocturne. « Que fais-tu ici ? »
Le simple fait qu'il prononce son nom, son vrai nom, lui donna des frissons. Elle avait mis tant de soin à le gommer, à le remplacer par une nouvelle identité, une nouvelle vie. Et lui, malgré sa puissance, avait réussi à la traquer jusqu'à ce refuge improvisé.
Elle redressa la tête, forçant son corps à se tenir droit malgré le tremblement intérieur. La peur était là, tapie dans les recoins de son âme, mais la rage qu'elle avait nourrie pendant des semaines, des mois, la protégeait comme une armure de feu. « Comment m'as-tu trouvée, Théo ? » Sa voix était rauque, étrangère même à ses propres oreilles.
Il fit un pas en avant, ses mains gantées de cuir se glissant dans les poches de son manteau coûteux. « Je connais tes habitudes, Adeline. Ton besoin de te cacher, de disparaître quand tu es blessée. Et je connais aussi ton penchant pour les lieux chargés d'histoire. C'est une vieille habitude que tu as héritée de ton père. »
L'évocation de son père lui arracha un souffle coupé. Comment pouvait-il savoir cela ? Son père, l'homme qui lui avait transmis sa passion pour l'art, pour la beauté des choses anciennes, avait disparu il y a des années, la laissant seule face à un monde qui ne se souciait guère des sentiments.
« Tu ne me connais pas si bien que ça », rétorqua-t-elle, essayant de masquer l'onde de choc. Son objectif n'était pas de le confronter ici, mais de fuir. La présence d'Antoine Dubois, son contact, son unique espoir, avait été interrompue par cette apparition. Elle devait le retrouver, reprendre son plan en main.
« Peut-être pas », concéda Théo, un léger sourire aux lèvres qui ne parvenait pas à atteindre ses yeux. « Mais je sais que tu ne peux pas me fuir éternellement. Tu es à moi, Adeline. Que tu le veuilles ou non. »
Ses mots étaient une déclaration de possession, un nouveau coup de poignard dans le cœur déjà meurtri d'Adeline. Elle se rappela le visage de Sofia, la fiancée choisie par Théo, une femme dont la seule existence signifiait que leur amour n'avait jamais été qu'un mensonge de plus dans le grand jeu de la finance et du pouvoir. Elle ne lui appartiendrait jamais.
« Je ne suis à personne, Théo », dit-elle fermement, ses doigts se crispant sur le bord rugueux du toit. « Surtout pas à toi. »
C'est à ce moment qu'un bruit subtil attira leur attention. Le froissement d'un tissu, le bruit feutré de pas sur le gravier de la cour en contrebas. Adeline se tourna vivement, son cœur battant la chamade. C'était Antoine. Il était venu.
« Il est temps de partir », murmura-t-elle, le regard fixé sur la silhouette qui commençait à émerger des ombres de l'entrepôt.
Théo suivit son regard, puis reporta son attention sur elle, son visage se durcissant. « Partir ? Où crois-tu aller, Adeline ? »
Elle ignora sa question, se concentrant sur Antoine qui s'approchait d'elle, son visage énigmatique dans la faible lumière. Il s'arrêta à quelques mètres, son regard passant de Théo à Adeline, une lueur d'évaluation dans ses yeux.
« Vous avez de la compagnie, Madame », dit Antoine d'une voix posée, s'adressant à Adeline mais le regard fixé sur Théo. « Et votre invité semble… peu coopératif. »
Théo ricana. « Madame ? Vous n'êtes pas celle que vous prétendez être, n'est-ce pas ? Vous avez toujours été douée pour le mensonge, Adeline. Ou devrais-je dire… » Il marqua une pause, savourant le moment. « Clara ? »
Le souffle d'Adeline se bloqua dans sa gorge. Comment ? Comment savait-il ce nouveau nom ? Elle n'en avait parlé à personne ici, encore moins à lui. La panique commença à la submerger, érodant la carapace de colère qu'elle s'était construite. Elle regarda Antoine, cherchant une réponse, un soutien, mais il restait impassible, une énigme ambulante.
« C'est impossible », réussit-elle à articuler, le regard implorant vers Théo. « Qui es-tu pour savoir ça ? »
Théo s'avança lentement vers elle, son sourire s'élargissant, un sourire de prédateur qui a acculé sa proie. « Je suis celui qui sait tout, Adeline. Ou Clara. Et je sais aussi que tu n'es pas là par hasard. Tu cherches quelque chose ici, n'est-ce pas ? Quelque chose qui a trait à… votre passé commun ? »
Il s'arrêta à un mètre d'elle, baissant les yeux vers le sol près de ses pieds, là où une fine poussière grise recouvrait les dalles de béton. Puis, il releva les yeux vers elle, son regard perçant s'intensifiant. « Et je sais que tu as rencontré un vieil ami de la famille. Antoine Dubois, si je ne me trompe pas. Un homme qui a bien servi mon père par le passé. Intéressant. Très intéressant. »
Adeline sentit le sol se dérober sous ses pieds. Antoine n'était pas seulement un contact neutre ; il était lié à la famille de Théo ? Le réseau qu'elle pensait utiliser pour sa vengeance était peut-être corrompu à la source. Elle regarda Antoine, cherchant une réaction, mais il se contenta de la fixer, son visage impénétrable. La trahison était partout.
« Qu'est-ce que tu me veux, Théo ? » demanda-t-elle, sa voix tremblant malgré elle. La vengeance semblait s'éloigner, remplacée par une peur froide et nouvelle. Elle était piégée, avec un ennemi qui connaissait son passé et un allié potentiel dont la loyauté était soudainement remise en question.
Théo pencha la tête, comme s'il considérait un jouet précieux. « Je veux comprendre pourquoi tu fais tout ça, Adeline. Pourquoi revenir dans ma vie ? Et pourquoi avec un homme qui m'a tant fait de mal ? » Il fit un geste vague vers Antoine. « Mais pour l'instant, nous avons une conversation à avoir. Toi et moi. Seules. »
Il tendit une main vers elle. « Viens. Ne me force pas à te prendre par la force. Encore une fois. »
Adeline regarda sa main, puis le visage d'Antoine, puis celui de Théo. Elle était au bord du précipice. Sa vengeance, son nouveau départ, tout s'effondrait autour d'elle. Elle ne pouvait pas lui faire confiance, mais elle ne pouvait pas non plus lui échapper. Pas maintenant. Pas sans savoir ce qu'Antoine savait, ou ce que Théo savait de lui.
Elle fit un pas hésitant en avant, son regard toujours fixé sur le visage de Théo. Mais au lieu de se diriger vers lui, elle jeta un coup d'œil rapide par-dessus son épaule vers Antoine, un signal silencieux de détresse. Tandis que Théo se croyait victorieux, prêt à la reprendre en main, Adeline fit un choix audacieux. Au lieu de tendre la main à Théo, elle se détourna brusquement de lui et se précipita vers Antoine, saisissant son bras. « Aide-moi », murmura-t-elle, le regard plein de désespoir et de détermination. « Dis-lui la vérité. »
Antoine ne bougea pas, mais son expression changea subtilement, une lueur de quelque chose – de la pitié, de la décision ? – traversant ses yeux. Il fixa Théo, puis Adeline, avant de murmurer d'une voix à peine audible, suffisamment pour qu'elle seule l'entende : « La vérité est… plus compliquée que vous ne le pensez, Adeline. » Il serra légèrement son bras, puis se tourna lentement vers Théo, son visage redevenant une toile d'indifférence calculée. La tension sur le toit était palpable, le sort d'Adeline suspendu à un fil ténu entre deux hommes dont les secrets s'entrelaçaient dangereusement.