L'Alliance Brisée des Beaumont

Chapter 3 — Le Rubis et le Sang des Chasseurs

Le cri s'était figé dans l'air, une déchirure dans le silence feutré du salon de chasse. L'homme, une mare de sang s'étendant sous lui, venait de s'effondrer sur le tapis persan, le souffle court, les yeux écarquillés fixant un point invisible au-delà de nous. Sa chemise de toile épaisse, autrefois immaculée, était désormais maculée d'un rouge sombre, le tissu déchiré par endroits révélant la peau blessée.

Ilan, qui se tenait auprès de la grande fenêtre donnant sur la forêt dense, ne bougea pas d'un pouce. Son visage, habituellement impassible, présentait une légère crispation au coin de la mâchoire, une infime réaction qui, chez lui, équivalait à une tempête. Il observa la scène avec une froideur calculatrice, comme si un invité inopportun venait de trébucher dans son salon, rien de plus.

« Quelle indélicatesse », murmura-t-il, sa voix basse et rocailleuse, dénuée de toute émotion. Il se tourna lentement vers moi, son regard argenté balayant mon visage, s'attardant sur la terreur qui devait y être peinte en grosses lettres. « Ne vous inquiétez pas, Margot. Ce ne sont que les chiens de garde qui font leur devoir. »

Les chiens de garde ? Mon regard se porta à nouveau sur l'homme gisant au sol. Son corps tremblait légèrement, et une toux sèche secoua sa poitrine. Il ne ressemblait en rien à un chien. Ses mains, ensanglantées, serraient convulsivement un petit objet métallique qu'il tenait à bout de bras, comme s'il tentait de le protéger.

« Ils… ils sont venus… », réussit-il à articuler entre deux râles. « Pour… pour le sang… »

Le sang. Le mot résonna dans la pièce, chargé d'une menace bien plus profonde que le simple accident. Mes doigts se crispèrent sur la dague dissimulée dans ma robe. J'avais senti le poids de ce bijou étrange qu'Ilan m'avait passé au cou quelques minutes plus tôt – le pendentif en rubis, froid contre ma peau. Était-ce censé être une protection ? Ou un gage ?

« De quoi parlez-vous ? » demanda Ilan, s'avançant vers l'homme blessé avec une démarche mesurée. « Qui est venu ? »

L'homme ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Ses yeux se révulsèrent et son corps devint soudainement inerte. Le petit objet métallique lui échappa des doigts, roulant sur le tapis pour s'immobiliser près de mes pieds. C'était un médaillon sculpté, représentant un loup stylisé aux crocs acérés.

« C'est terminé », dit Ilan, son ton dénué de toute compassion. Il fit un signe discret de la main vers la porte par où l'homme était entré. Deux de ses gardes, des silhouettes imposantes apparues silencieusement, s'approchèrent pour évacuer le corps. Leur efficacité glaçante me donna la nausée.

« Vous voyez, Margot », reprit Ilan, se retournant vers moi, son regard à nouveau entièrement fixé sur mon visage. Il avait l'air parfaitement calme, presque détendu, comme si rien d'extraordinaire ne s'était produit. « Il y a des… traditions… dans cette région. Des rivalités anciennes. Les chasseurs ne sont pas toujours les mieux reçus. »

« Traditions ? » répétai-je, ma voix tremblante malgré moi. « Il vient d'être assassiné devant nous ! Et vous parlez de traditions ? »

Il s'approcha de moi, sa présence imposante emplissant tout l'espace. Il s'arrêta à quelques centimètres, sa chaleur irradiant vers moi, contrastant avec la froideur de ses yeux. « Assassiné ? Je dirais plutôt qu'il a rencontré un obstacle sur son chemin. Un obstacle qu'il n'a pas su éviter. »

Sa main se leva, ses doigts effleurant la courbe de mon menton. Je ne pus m'empêcher de frissonner. La sensation était électrisante, à la fois terrifiante et… étrangement captivante. « Et vous, Margot », murmura-t-il, son pouce traçant le contour de mes lèvres. « Vous avez évité l'obstacle. Grâce à moi. »

Mon regard se porta sur le pendentif en rubis autour de mon cou. Sa pierre rouge semblait pulser d'une lumière sombre, presque menaçante, dans la pénombre grandissante de la pièce. Est-ce que ce bijou était un symbole de protection, ou le sceau de ma prison ?

« Je… je ne comprends pas », réussis-je à articuler, essayant de me dégager de son emprise subtile. « Pourquoi m'avoir amenée ici si c'est si dangereux ? »

« Parce que vous êtes à moi, Margot », répondit-il, sa voix devenant plus grave, plus possessive. « Et parce que je dois m'assurer que vous comprenez bien les enjeux. Que vous comprenez que vous êtes désormais sous ma protection. Et sous mon contrôle. »

Il se pencha, son visage se rapprochant du mien. Son souffle chaud caressa ma joue. Je pouvais sentir la tension monter en moi, un mélange de peur, de colère et d'une curiosité malsaine pour cet homme complexe et dangereux. Ses lèvres effleurèrent mon oreille. « Personne ne vous touchera tant que vous m'appartiendrez », chuchota-t-il. « Mais si jamais vous essayez de fuir… »

Il recula légèrement, me laissant à bout de souffle. Son regard scrutait le mien, cherchant une faille, une promesse de soumission. Je sentis le pendentif, le rubis, peser lourd sur ma poitrine.

Soudain, un nouveau son brisa la tension. Pas un cri cette fois, mais un craquement distinct provenant de l'extérieur, suivi d'un bruit sourd, comme si quelque chose de lourd venait de percuter l'une des portes du pavillon. Les gardes, qui avaient fini leur macabre besogne, se figèrent, leurs mains se portant instinctivement vers leurs armes dissimulées.

Ilan se redressa brusquement, son regard se tournant vers la source du bruit. Une lueur nouvelle traversa ses yeux, une lueur que je n'avais jamais vue chez lui auparavant – une lueur de… surprise ? Ou peut-être de méfiance accrue.

« Qu'est-ce que c'est encore ? » lança l'un des gardes, sa voix tendue.

Ilan ne répondit pas. Il se dirigea d'un pas rapide vers une autre fenêtre, celle qui donnait sur l'allée principale menant au pavillon. Son corps se figea. Ses épaules se raidirent.

« Qu'est-ce que vous voyez, Monsieur ? » demanda le garde.

Ilan se tourna lentement vers nous, son visage redevenu une façade de glace, mais ses yeux trahissaient une inquiétude profonde. « Ce n'est pas ce que nous pensions », dit-il, sa voix basse et grave résonnant comme une sentence. « Quelqu'un d'autre est arrivé. Et… il n'est pas seul. »

Au même instant, un violent coup retentit contre la porte principale, un coup puissant qui fit vibrer le sol sous nos pieds. La porte s'ouvrit en grand avec un grincement sinistre, révélant non pas un assaillant, mais une silhouette familière, haletante et le visage couvert de boue et de sang. C'était mon père, Henri Desforges, son regard fou rencontrant le mien, un cri d'agonie s'échappant de ses lèvres alors qu'il s'effondrait sur le seuil, un arc noir peint sur sa veste indiquant une blessure mortelle.

« Margot… ils… ils savent… », murmura-t-il avant de perdre connaissance, son corps inertes cachant la vue de ce qui se trouvait derrière lui dans l'obscurité extérieure.