Le Vertige des Sommets

Chapter 3 — Le Prix du Sang sur le Béton Blanc

Le dépliant d'enchères tomba des mains tremblantes du Baron de Valois, sa surface glacée reflétant la lumière crue des projecteurs du yacht comme une promesse brisée. Amélie le fixa, le monde qui s'écroulait autour d'elle en une poussière de papier froissé. Le château. Son foyer. Sa lignée. Tout cela, désormais, appartenait à Damien Garnier. Une possession acquise, non par un acte de pitié ou de mariage, mais par une transaction froide, calculée, dévoilée devant elle par cet homme qu'elle avait cru être un allié, son oncle.

« Comment… comment avez-vous pu ? » Le souffle d'Amélie se coinça dans sa gorge, une plainte étouffée. Ses yeux, d'abord emplis de l'horreur de la trahison de son oncle, se tournèrent avec une haine brûlante vers Damien. Il se tenait là, imperturbable, un sourire cruel étirant ses lèvres. Le vent marin, qui avait semblé si pur quelques instants plus tôt, portait maintenant l'odeur âcre de la défaite et du mépris.

Damien s'avança lentement vers elle, son regard parcourant le visage décomposé d'Amélie. Il s'arrêta à quelques centimètres, sa présence imposante écrasant l'espace vital déjà limité. « Je ne fais que ce qui est nécessaire, Amélie, » dit-il d'une voix basse et dangereuse. « Le Baron avait besoin de liquidités. Votre famille avait besoin d'un sauveur. J'ai fourni les deux. Le château n'était qu'une formalité dans la consolidation de mes acquis. »

Le Baron de Valois, blême, recula d'un pas. « Damien, vous aviez promis… »

« J'ai promis de résoudre vos problèmes, vieil homme, » l'interrompit Damien, sans quitter Amélie des yeux. « Et je l'ai fait. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, ma femme et moi avons une conversation privée à avoir. » Il fit un geste dédaigneux vers la proue du yacht, où les vagues s'écrasaient contre la coque immaculée, comme pour laver la souillure de cette révélation.

Amélie sentit une rage froide monter en elle. Ce n'était plus seulement la peur, c'était une fureur déterminée. Damien la considérait comme un objet, une propriété, une monnaie d'échange. Mais elle était une Morel. Et les Morel ne se laissaient pas posséder.

« Vous ne me connaissez pas, » murmura-t-elle, sa voix étonnamment ferme malgré le tremblement intérieur. « Vous pensez que ce château est juste du béton et des pierres, mais c'est mon histoire. C'est ma vie. Et vous ne l'avez pas acheté. »

Le sourire de Damien s'élargit, une lueur prédatrice dans ses yeux sombres. « Oh, mais je l'ai. Et avec lui, je vous ai achetée aussi, n'est-ce pas ? Vous êtes la garantie, ma chère. La garantie que votre famille reste silencieuse et que tout reste sous mon contrôle. » Il tendit une main gantée et caressa sa joue. Le contact, bien que léger, la fit frissonner de dégoût et de colère. « Et maintenant, la destination change. Plus la Côte d'Azur. Nous allons nous arrêter dans un endroit beaucoup plus… intéressant. Un endroit qui consolidera encore plus mon pouvoir. »

Amélie recula instinctivement, le toucher froid de son gant comme une brûlure. « Où ? Où m'emmenez-vous ? »

« Là où les choses importantes sont bâties, » répondit-il énigmatique. « Et là où les trahisons sont durement punies. »

Trois jours plus tard. Le yacht n'avait pas fait route vers la Côte d'Azur. Au lieu de cela, il avait navigué vers un port industriel discret, une ville tentaculaire dont les gratte-ciel de verre et d'acier semblaient griffer le ciel gris. L'air était chargé d'odeurs de sel, de poisson et d'une pollution métallique âcre. Amélie avait été confinée dans sa cabine pendant tout le trajet, les gardes de Damien montant la garde à sa porte, lui apportant des repas qu'elle ne touchait pas. Son esprit, cependant, était loin d'être inactif. Elle avait passé chaque instant à observer, à écouter, à chercher une faille dans le dispositif de sécurité de Damien.

La raison de ce changement de cap était la seule chose qui la taraudait. Où l'avait-il emmenée ? Et pourquoi ce changement brusque ? Les paroles sur les « trahisons » résonnaient dans sa tête. Avait-il des soupçons sur le Baron ? Ou était-ce une menace voilée pour elle ?

La porte de sa cabine s'ouvrit brusquement, non pas avec le bruit habituel des gardes, mais avec un claquement sec et autoritaire. C'était Damien. Il portait un costume d'une coupe impeccable, son visage plus dur que jamais. Il n'y avait aucune trace de la cruauté calculée qu'elle avait vue auparavant ; seulement une froideur impénétrable.

« Habillez-vous, » ordonna-t-il, sa voix ne laissant aucune place à la discussion. « Nous avons une visite à faire. »

« Une visite où ? » demanda Amélie, se levant avec une défiance qu'elle ne ressentait qu'à moitié. Elle savait qu'elle n'avait aucun pouvoir, mais elle refusait de se montrer brisée.

Damien la regarda, un éclair fugace de quelque chose – de la surprise ? de l'admiration ? – traversa ses yeux avant qu'il ne reprenne son masque d'indifférence. « Là où les fondations de mon empire sont posées. »

Il la conduisit hors de la cabine, à travers les couloirs luxueux mais impersonnels du yacht, jusqu'à un hélicoptère qui attendait sur le pont arrière. Les rotors tournaient déjà, le vent soulevant ses cheveux. Sans un mot, il la poussa dans l'habitacle, puis monta à ses côtés. L'espace était étroit, confiné, le bruit assourdissant. Le Baron de Valois était absent, une petite consolation pour Amélie.

Le vol fut court et brutal. L'hélicoptère se posa sur le toit plat d'un gratte-ciel immense, un monolithe de verre et d'acier dominant la ville. L'air était vif, le bruit du vent et des turbines bloquant toute autre sensation. Une fois à l'intérieur, ils furent accueillis par un homme en costume sombre, le visage lisse et dépourvu d'expression. Il s'inclina légèrement devant Damien.

« Monsieur Garnier, tout est prêt. L'invité d'honneur est arrivé. »

Amélie jeta un regard interrogateur à Damien, mais il se contenta de lui saisir le bras, sa prise ferme et impérieuse. « Venez, Amélie. Il est temps que vous compreniez la véritable valeur des choses. »

Ils furent conduits à travers des bureaux vastes et modernes, remplis de personnel affairé qui levait les yeux à leur passage avant de retourner à leurs écrans. L'architecture était audacieuse, le design minimaliste, tout parlait de puissance et de contrôle. Ils arrivèrent finalement devant une porte massive, faite d'un alliage sombre et brillant. L'homme en costume ouvrit la porte, révélant une scène qui glaça le sang d'Amélie.

Ce n'était pas un bureau. C'était une salle d'audience, mais d'un genre qu'elle n'aurait jamais imaginé. Des sièges en cuir noir formaient un demi-cercle devant une estrade imposante. Sur l'estrade, des bannières aux couleurs sombres flottaient mollement. Et sur les sièges, des figures masquées, leurs visages dissimulés dans l'ombre, attendaient. Au centre, sur un fauteuil plus grand, une silhouette se tenait, son visage invisible dans le jeu d'ombres et de lumières.

« Bienvenue, Amélie, » dit Damien, sa voix résonnant dans la vaste salle. « Bienvenue à la vente aux enchères. Et vous, ma chère, êtes la pièce maîtresse. »

Amélie regarda la foule silencieuse, les masques impassibles, le décor de théâtre macabre. C'était une vente aux enchères ? De quoi ? Et elle, la pièce maîtresse ? Une nausée monta en elle. Elle se tourna vers Damien, cherchant une explication, une échappatoire. Mais il se contentait de la regarder, un sourire satisfait aux lèvres, comme un collectionneur admirant sa nouvelle acquisition avant de la présenter au plus offrant.

Soudain, une voix grave et profonde emplit la salle, amplifiée par un système de sonorisation invisible. « Les enchères pour la demoiselle Morel sont ouvertes. Prix de départ : un milliard d'euros. »

Amélie écarquilla les yeux, le souffle coupé. Un milliard d'euros ? Elle n'était pas une chose, elle était une femme, une femme de chair et de sang, et son destin était mis aux enchères comme une simple marchandise. La rage la submergea, une rage pure et dévastatrice qui la poussa à agir. Elle ne serait pas vendue. Jamais.

Elle se débattit soudainement, essayant de se libérer de la prise de Damien. Il fut surpris par sa résistance soudaine, sa prise se relâchant juste assez pour qu'elle puisse s'échapper. Elle courut. Elle courut à travers la salle, ignorant les cris étouffés des enchérisseurs masqués, ignorant la silhouette sur l'estrade. Elle courut vers la sortie, cherchant une porte, une issue, n'importe quoi pour échapper à cet enfer.