Le Goût Amer des Lilas Fanés
Chapter 3 — L'Ombre sur le Pont des Amours
Les feuilles mortes craquaient sous les pieds d'Aurélie, chaque bruissement résonnant comme un écho de ses propres hésitations. Le vent frais d'Annecy lui fouettait le visage, mais elle ne sentait que le froid glacial de l'appréhension qui s'insinuait en elle. La silhouette encapuchonnée se tenait immobile face à elle, le visage dissimulé dans l'ombre profonde de sa capuche. Une présence familière, indéniablement, mais dont elle ne parvenait pas à identifier l'origine. Une sensation diffuse de déjà-vu, une légère nausée mêlée à une curiosité morbide.
« Vous êtes là », dit la silhouette, sa voix étrangement neutre, dénuée de toute émotion apparente. Elle ne ressemblait à aucune des voix qu'Aurélie avait entendues récemment, pourtant, une note subtile, une inflexion particulière, faisait vibrer une corde oubliée dans sa mémoire.
« Qui êtes-vous ? » demanda Aurélie, sa voix tremblant malgré ses efforts pour la maintenir ferme. « Qu'est-ce que vous savez de Clara ? »
La silhouette inclina légèrement la tête, comme un oiseau de proie observant sa proie. « Je sais que le temps presse. Je sais que les recherches officielles piétinent. Je sais que Benoît est prêt à tout. »
Chaque mot était une flèche visant directement son cœur. Benoît. Le nom résonnait comme une ancienne blessure rouverte. « Vous connaissez Benoît ? »
« Nous avons une histoire commune », répondit la silhouette, une pointe d'amusement dans le ton. « Une histoire qui vous implique aussi, Aurélie. »
Le sang se glaça dans les veines de la fleuriste. Elle se sentait piégée, exposée. « Que voulez-vous ? » répéta-t-elle, les mains serrées en poings à ses côtés. Les fleurs qu'elle portait à la boutonnière, un petit camélia blanc qu'elle avait cueilli ce matin, semblaient soudain d'une fragilité insupportable.
« Votre aide », dit la silhouette. « Et bien plus encore. Je peux vous aider à retrouver Clara. Je peux vous dire où elle est. Mais cela aura un prix. »
« Quel prix ? »
La silhouette fit un pas en avant, sortant légèrement de l'ombre. Aurélie retint son souffle. Ce n'était pas possible. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, une cacophonie de peur et d'incrédulité. La forme du nez, la courbe des lèvres… c'était…
« Ce que vous avez de plus cher », murmura la silhouette, sa voix se faisant plus grave, plus intime. « Ce que vous avez refusé de me donner il y a des années. »
Aurélie recula instinctivement. La silhouette était là, à quelques mètres d'elle, et pourtant, elle semblait flotter, irréelle. Les souvenirs affluaient, un flot chaotique de visages, de lieux, de promesses brisées. Paris. Leur petit appartement sous les toits. Les rires. Les larmes.
Trois jours plus tard. Le temps filait, inexorable. Aurélie était retournée à sa boutique, tentant de noyer son angoisse sous le parfum des roses et des lilas. Mais l'image de la silhouette, et surtout le poids de ses mots, la hantait. Elle avait refusé. Refusé quoi ? La silhouette avait-elle raison ? Y avait-il un lien entre son passé et la disparition de Clara ? Et ce precio… qu'est-ce que cela signifiait ?
Elle passa des appels à la police, demandant s'il y avait du nouveau. Toujours rien. Benoît lui envoyait des messages angoissés, lui suppliant de lui faire confiance, de le laisser l'aider. L'aider ? Lui ? L'homme qui avait disparu de sa vie sans un mot, la laissant seule avec les décombres de leur amour ? L'homme qui revenait maintenant, le visage ravagé par le chagrin, exigeant son aide pour une mission qu'elle ne comprenait qu'à moitié ?
Elle repensa à la silhouette. Cette voix. Ce regard qui semblait la percer à jour. Elle avait croisé cette personne, ou quelqu'un qui lui ressemblait étrangement, à Paris, peu avant de quitter la ville. Une rencontre brève, banale, mais qui prenait maintenant une tout autre signification.
Elle se décida enfin. Il fallait agir. Pas pour Benoît, pas seulement pour Clara, mais pour elle. Pour comprendre ce qui se cachait derrière ce voile d'ombres. Elle prit son téléphone et composa un numéro qu'elle n'avait pas utilisé depuis des années. La sonnerie résonna, longue et hésitante, chaque bip la rapprochant d'une décision irréversible.
« Allô ? »
La voix à l'autre bout du fil était rauque, fatiguée, mais immédiatement reconnaissable. C'était celle qu'elle redoutait et qu'elle espérait entendre à la fois.
« C'est Aurélie », dit-elle, sa voix étranglée par l'émotion. « Je… j'ai besoin de ton aide. »
Un silence. Puis, un soupir qui ressemblait à un rire étouffé. « Aurélie… je ne pensais jamais te revoir. Surtout pas pour ça. »
« La silhouette… elle m'a dit que tu pouvais m'aider. Que tu savais où est Clara. »
« La silhouette… » répéta l'homme, une pointe d'amusement dans sa voix. « Elle est toujours aussi… théâtrale. »
« Qui est-ce ? » insista Aurélie, perdant patience. « Et qu'est-ce que tu veux dire par 'prix' ? »
« Le prix, ma chère Aurélie, c'est ce que tu m'as refusé. C'est ce que nous avons perdu. C'est… toi. »
Le téléphone glissa des mains d'Aurélie, tombant sur le plancher de bois de sa boutique avec un bruit sourd. Ses jambes flageolèrent. Elle s'agrippa à son comptoir, le cœur battant à tout rompre. C'était une blague cruelle. Une terrible, horrible blague. La silhouette… la voix au téléphone… ils ne pouvaient pas être la même personne. Et si c'était le cas… alors tout ce qu'elle avait cru savoir sur son passé, sur Benoît, était faux. Profondément faux. L'homme qu'elle avait aimé, l'homme qui revenait la supplier d'aide, était lié à cette silhouette mystérieuse et à cette demande insensée. Elle ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son ne sortit. Elle était figée, submergée par une vague de révélations terrifiantes.