Ce que les femmes ont le droit de vouloir : romance noire et la ligne qui bouge

Soixante-quinze ans de débat féministe français : Beauvoir, Despentes, le procès Pelicot. La romance noire n’invente pas l’argument. Elle déplace la ligne.

Camille Lefranc · 12 min de lecture ·
Ce que les femmes ont le droit de vouloir : romance noire et la ligne qui bouge — Tendances

Du 31 octobre au 2 novembre 2025, la ville du Havre a accueilli la neuvième édition du Festival New Romance. Trois mille cinq cents lectrices y sont venues. Cinquante mille livres y ont été vendus en trois jours.

La même année, sans publier un seul roman nouveau, Morgane Moncomble (autrice française entrée par Wattpad en 2016, publiée depuis chez Hugo Roman) a écoulé huit cent mille exemplaires de son fonds.

Hugo, la maison qui la publie, structure désormais son catalogue autour de trois labels : New Romance, Romantasy, et Dark Romance, ce dernier installé en rayon, en couverture cartonnée, en édition collector à tranche dorée.

Quelque chose s’est déplacé. Pas dans le débat féministe : celui-là est le même depuis soixante-quinze ans. Ce qui s’est déplacé, c’est la ligne de ce que les femmes ont le droit de vouloir, publiquement, sans honte, en grande surface.

1949Beauvoir pose la première ligne

En 1949, Simone de Beauvoir publie Le Deuxième Sexe chez Gallimard. L’argument tient en une formule : « On ne naît pas femme, on le devient. »

La féminité n’est pas une essence biologique mais une construction culturelle, et cette construction sert le désir masculin. La femme est élevée pour plaire, pour servir, pour incarner l’objet du regard.

Le devoir féministe qui en découle est clair. Les femmes doivent cesser d’intérioriser cette fonction. Le désir féminin doit s’émanciper du regard masculin, qu’il s’exprime dans la chambre, dans le mariage, ou dans la littérature.

Cette ligne est l’origine. Tout le débat français sur la sexualité féminine s’écrira contre elle, à partir d’elle, autour d’elle, pendant les décennies suivantes.

1981-2002La ligne se fissure

Dans les années 1980 et 1990, la ligne se fissure.

D’un côté, le féminisme pro-sexe, théorisé en 1981 par l’Américaine Ellen Willis et relayé en France par toute une génération qui refuse de céder le terrain de la sexualité aux conservateurs. La revendication : le plaisir, le fantasme, la pornographie, le sexe rémunéré n’ont pas à être abandonnés au nom de la libération. Ils peuvent être occupés, retournés, revendiqués.

De l’autre, un féminisme plus abolitionniste, pour qui certaines pratiques restent le symptôme du patriarcat même quand des femmes les choisissent.

Monique Wittig pousse l’argument plus loin. Tant que les catégories « homme » et « femme » existeront, soutient-elle, l’inégalité persistera : le projet féministe radical doit défaire le système de genre, pas seulement l’aménager.

Élisabeth Badinter prend la direction inverse. Dans Fausse route (Odile Jacob, 2002), elle dénonce ce que le féminisme français est en train de devenir selon elle : un mouvement qui réduit la femme à son statut de victime, refuse la complémentarité avec les hommes, criminalise des dynamiques de désir qu’elle juge ordinaires.

Les deux camps se parlent peu. Mais ils s’accordent sur un point implicite : ce que les femmes ont le droit de vouloir est une question politique, pas seulement intime.

2006Despentes redessine la ligne

En 2006, Virginie Despentes publie chez Grasset un essai court, agressif, autobiographique, qui va redessiner la ligne. King Kong Théorie tient en cent cinquante pages.

Il se vendra à cent quatre-vingt-cinq mille exemplaires en France avant 2018 (chiffre rare pour un essai féministe), et connaîtra une seconde vie au moment du mouvement #MeToo.

L’argument de Despentes part d’une observation simple. La féminité, écrit-elle, c’est « l’art de la servilité ».

Les filles sont élevées dans l’idée que leur corps existe pour plaire, leur sexualité pour servir, leur silence pour faciliter la vie des hommes ; qu’elles ne doivent ni se défendre ni parler quand elles sont violées ; puis qu’elles l’ont mérité.

La domination ne s’impose pas seulement de l’extérieur. Elle s’intériorise.

Mais Despentes ne s’arrête pas là. La radicalité du livre tient dans son refus d’une certaine ligne féministe classique, celle qui assignerait aux femmes le rôle exclusif de victime.

King Kong, métaphore centrale, est une créature d’avant le partage des sexes : ni mâle ni femelle, ni proie ni prédateur, mais une figure qui contient les deux.

Despentes revendique le droit, pour les femmes, d’occuper aussi la place du prédateur, dans le fantasme, dans la fiction, dans l’imagination. Le désir féminin n’a pas à se conformer à un modèle de douceur, de réceptivité, d’attente.

Cette phrase exacte n’est pas écrite dans le livre, mais elle en découle directement : les femmes ont le droit de vouloir ce qu’on leur a appris à ne pas vouloir. Y compris les scénarios troubles, dangereux, asymétriques. Y compris la violence imaginée.

En 2006, cette position est théorique. Elle est lue par une élite, débattue dans les revues, discutée à l’université. Elle ne descend pas immédiatement dans les rayons de Cultura.

2012Cinquante nuances en français, et la critique de classe

En 2012, Cinquante nuances de Grey sort en français chez J’ai lu et J.-C. Lattès. Le livre se vend par millions. Il est rapidement adapté au cinéma. Et la critique se déploie selon un script familier.

Une part de la critique est féministe : on dénonce la romantisation du contrôle, l’effacement du consentement, le couplage entre richesse et domination.

Mais cette critique reste minoritaire. Les recherches sur la réception française du roman montrent que le discours dominant n’est pas féministe ; il est de classe.

Les commentateurs cultivés méprisent l’écriture, la « niaiserie » du scénario, le public supposé peu lettré. Le mépris esthétique et le mépris social se confondent.

Ce que dit la critique majoritaire de 2012, ce n’est pas « ce livre véhicule une vision dangereuse du désir féminin ». C’est : « ce livre est mal écrit, lu par des femmes ordinaires, indigne d’attention sérieuse ».

La ligne féministe ne bouge pas. C’est la ligne de respectabilité littéraire qui se ferme.

Le livre se vend quand même. Les femmes le lisent quand même. La théorie de Despentes (que les femmes ont le droit aux fantasmes troubles) trouve son débouché commercial avant d’avoir trouvé sa reconnaissance critique.

Soixante-quinze ans de négociation, inscrits sur le même rayon.
Soixante-quinze ans de négociation, inscrits sur le même rayon.

2024-2025Le télescope Pelicot

Décembre 2024. La cour criminelle du Vaucluse rend son verdict dans l’affaire Pelicot.

Cinquante et un hommes sont condamnés pour les viols répétés de Gisèle Pelicot, droguée par son mari pendant près d’une décennie, livrée à des inconnus recrutés en ligne. Les peines vont de cinq à quinze ans ; Dominique Pelicot écope de vingt.

Une partie significative de la défense, pendant le procès, repose sur la même phrase, répétée par accusé après accusé : ils pensaient qu’il s’agissait d’un jeu fétichiste, ils pensaient qu’elle avait consenti.

Ce procès met le consentement au centre du débat féministe français. Il révèle aussi un fait juridique brut : le droit français ne définit pas légalement le consentement, à la différence de l’Espagne ou de la Suède.

Le viol y est défini par la violence, la contrainte, la menace, la surprise, pas par l’absence d’accord. La conséquence pratique est que cinquante hommes peuvent affirmer, devant la cour, qu’ils croyaient au jeu fétichiste.

Pendant les mêmes mois, dans les mêmes librairies, les rayons dark romance s’agrandissent.

Cartel Princess d’Ana Scott sort en juillet 2025 et déclenche une controverse sur l’absence d’avertissements de contenu. Corps à Cœur de Jessie Auryann récolte plus de quatre-vingt mille signatures sur Change.org en trois jours, accusé de faire l’apologie de scénarios pédocriminels.

La presse (Le Monde, Libération, France Info, RTBF, The Conversation) couvre le phénomène avec un mélange d’inquiétude et de fascination.

Une étude académique menée auprès de lycéennes au printemps 2024 documente que les lectrices, contrairement à la panique adulte, démontrent une distance critique réelle face aux dynamiques de domination dans les romans.

Le télescope historique est brutal. Dans la vie réelle, le consentement français doit encore être défini. Dans la fiction, les lectrices choisissent volontairement des scénarios où il est brouillé.

Les deux conversations ne sont pas contradictoires. On peut désirer en imagination ce qu’on combat en réel ; le fantasme n’est pas une approbation morale ; Despentes l’avait écrit en 2006.

Mais le moment historique met les deux conversations sur la même page, dans les mêmes journaux, à quelques semaines d’intervalle. Le procès Pelicot et la polémique Corps à Cœur sont commentés par les mêmes rédactrices culturelles.

Le scandale moral et la consommation marchande sont indissociables.

Ce qui n’a pas bougé en soixante-quinze ans

Soixante-quinze ans séparent Beauvoir du procès Pelicot.

Dans cet intervalle, la ligne de ce que les femmes ont le droit de vouloir publiquement s’est déplacée plusieurs fois. En 1949, vouloir un mari moins dominateur. En 1980, vouloir une sexualité émancipée du regard masculin. En 2006, vouloir aussi les fantasmes troubles. En 2024, vouloir les lire en édition collector à tranche dorée sur la table de chevet.

Ce qui n’a pas changé en soixante-quinze ans, c’est la critique. À chaque déplacement, le même reproche revient : ce que les femmes veulent maintenant validerait ce que le patriarcat a toujours voulu pour elles.

L’argument a été adressé à Beauvoir par les conservateurs (trop). À Despentes par les abolitionnistes (trop). Aux lectrices de dark romance par à peu près tout le monde (trop). L’argument est ancien. Ce qui change, c’est sa cible.

La dark romance n’invente pas un débat. Elle hérite d’un débat qui existait avant elle, qui continuera après elle, et que Despentes a déjà rédigé en cent cinquante pages en 2006.

Le marché a mis vingt ans à rattraper la théorie. La théorie, elle, attend toujours sa relève.

Où les trouver

Les œuvres citées dans cet essai :

C
Écrit par
Camille Lefranc
Camille Lefranc écrit sur l’édition, le genre et la littérature populaire. Sa lecture combine sociologie de l’édition et archive féministe.