L’héroïne prédatrice n’est pas nouvelle : ce que la littérature française a toujours su

De Carmen à Slimani Goncourt 2016, la littérature française écrit la prédatrice depuis 180 ans. La romance noire ne rattrape qu’une normalité française.

Camille Lefranc · 11 min de lecture ·
L’héroïne prédatrice n’est pas nouvelle : ce que la littérature française a toujours su — Tendances

En France, près d’un livre vendu sur quatre est un polar ou un thriller. Le Festival New Romance, fin 2025, a vendu cinquante mille livres en trois jours. La Dark Romance, label distinct chez Hugo Roman, occupe désormais une étagère propre en édition collector à tranche dorée.

Trois rayons. Trois publics supposément distincts.

Mais sur les trois rayons, la même héroïne commence à apparaître : une femme qui n’est pas la proie de l’histoire. Une femme qui chasse aussi.

Le motif est traité par la critique anglo-saxonne comme une nouveauté de l’année 2024. Aux États-Unis, on parle d’inversion du trope, de stalker-heroine, de transgression. En France, ce motif a cent quatre-vingts ans.

Le motif

Pendant des décennies, le récit de la femme menacée, traquée, séduite contre son gré, a structuré une grande partie de la fiction populaire. La femme y est la proie d’un homme dangereux, et le récit consiste à raconter sa survie ou sa chute.

Depuis quelques années — et de façon brutale depuis 2022 — un autre motif s’installe sur les mêmes étagères. La femme se met à utiliser les outils de l’homme dangereux contre lui. Elle observe, elle pèse, elle calcule. Elle traque à son tour.

Le thriller psychologique l’a montré le premier. La romance noire l’a adopté ensuite. Le polar l’avait déjà.

Dans les nouvelles parutions, la frontière entre les trois est devenue difficile à tracer. Un même livre peut être catalogué thriller psychologique par un libraire et romance noire par un autre, selon que l’on insiste sur la mécanique de la traque ou sur la tension entre les deux personnages.

Un automne pour te pardonner de Morgane Moncomble, premier tome de la série Seasons paru chez Hugo Roman en mars 2025, en est une illustration nette. Camélia, future avocate, enquête sur la mort de son ancien harceleur. La suspecte est Lou, le garçon qui l’a humiliée dix ans plus tôt. Le récit suit méthodiquement la mise en place du piège. Romance noire, dark academia, enquête criminelle : trois catégories qui se croisent dans une même héroïne. Et cette héroïne ne se contente pas de raconter sa survie. Elle organise sa traque.

2016, la consécration Gallimard

Le 3 novembre 2016, Leïla Slimani reçoit le prix Goncourt pour Chanson douce, publié par Gallimard. Première édition d’août, prix de novembre, succès massif. Le livre se vendra à un million d’exemplaires fin 2019.

Le roman ouvre sur une scène que la critique a beaucoup commentée : deux enfants morts, une nourrice, une mère qui rentre. La suite du livre raconte rétrospectivement comment Louise, la nourrice, est devenue l’auteure de ce crime.

Elle n’est pas la femme menacée. Elle est la prédatrice du foyer.

Le prix Goncourt n’est pas un prix de genre. C’est le prix de l’institution littéraire française, attribué par dix académiciens à ce qu’ils considèrent comme la meilleure œuvre romanesque de l’année. Slimani est la douzième femme à le recevoir en cent treize ans.

Ce qu’ils ont consacré, en 2016, c’est un roman dont l’héroïne principale est une femme qui tue deux enfants. Pas une victime, pas une coupable accidentelle, pas une figure de pitié sociologique : une prédatrice, froide, calculatrice, dont le récit suit méthodiquement la mise en mouvement.

Huit ans avant que les rayons Dark Romance ne commencent à commercialiser massivement le même type d’héroïne, l’établissement littéraire français l’avait validée. C’est le même schéma que celui qui s’est joué pour la romance noire elle-même : la théorie a précédé le marché de plusieurs années.

Une précaution s’impose. Louise n’est pas une héroïne de romance au sens étroit du terme. Le roman de Slimani est littéraire, la prédation y est sociale plutôt qu’érotique, et il n’y a pas de love-object au centre du récit. Mais Louise partage avec les héroïnes-prédatrices commerciales contemporaines un statut narratif identique : celle qui n’attend pas, qui agit, qui occupe la place du récit qu’on aurait jadis attribuée à l’homme dangereux. La catégorie de rayon change ; la position dans le récit, non.

Karine Giébel et la zone grise

À côté de Slimani, qui occupe la place du roman littéraire à reconnaissance institutionnelle, Karine Giébel occupe celle du thriller à reconnaissance commerciale.

Plus de deux millions de livres vendus. Une présence permanente dans les têtes de gondole. Le surnom de « reine du thriller français ».

Le geste fondateur du travail de Giébel apparaît dès 2010 avec Meurtres pour rédemption. Le roman suit Marianne de Gréville, vingt et un ans, tueuse en série condamnée à perpétuité depuis quatre ans. La position narrative est explicite : Marianne n’est pas un personnage secondaire dans l’histoire d’un enquêteur masculin. Elle est le centre du récit. Le lecteur la suit, l’écoute, l’accompagne dans le calcul. La psychologie de la traque y est décrite avec autant de soin que celle d’un antagoniste masculin classique.

Quatorze ans plus tard, Blast — Et chaque fois, mourir un peu, paru en mars 2024, prolonge ce même travail sur les zones grises de la violence, du désir et du choix.

En 2024, ce même registre — héroïne qui calcule, qui agit, qui occupe la place que l’on attendait du prédateur — se retrouve désormais sur les étagères de la romance noire. Les deux rayons publient de plus en plus le même type de personnage. Ce qui les distingue, c’est moins l’écriture que la couverture et le prix.

Mérimée, Zola, et la tradition française

Cette héroïne n’est pas un produit du XXIe siècle. La littérature française l’a inventée en 1845.

Cette année-là, Prosper Mérimée publie Carmen, nouvelle qui s’imposera comme l’un des textes fondateurs de l’imaginaire français. La Bibliothèque nationale de France, dans son inventaire des grandes figures littéraires, qualifie explicitement Carmen de « prédatrice » : une femme qui choisit ses partenaires, qui les domine, qui refuse l’assignation à la passivité, et qui meurt parce qu’elle refuse d’appartenir.

Vingt-deux ans plus tard, en 1867, Émile Zola publie Thérèse Raquin. À sa sortie, la critique parle de « littérature putride ». Une femme mariée, adultère, complice du meurtre de son mari : la combinaison est trop. Zola se défend en expliquant qu’il étudie des tempéraments, pas des caractères. La défense est technique. Le scandale est moral.

Et le roman entre au canon malgré le scandale, ou peut-être grâce à lui.

Entre Carmen et Thérèse Raquin se construit une tradition française particulière. La littérature française n’a jamais placé la prédatrice du côté de la monstruosité pure. Elle l’a placée du côté de la lucidité tragique. Carmen sait ce qu’elle fait. Thérèse aussi. Elles ne sont pas dépassées par leurs pulsions ; elles les nomment.

Cette tradition se poursuit dans Colette, dans Duras, dans Sagan. Et elle réapparaît, intacte, dans Slimani en 2016.

Cent quatre-vingts ans plus tard, la même héroïne change seulement de rayon.
Cent quatre-vingts ans plus tard, la même héroïne change seulement de rayon.

Adeline Dieudonné et le refus du binaire

En 2018, Adeline Dieudonné publie La Vraie Vie aux éditions L’Iconoclaste. Premier roman. Prix Fnac du roman, prix Renaudot des lycéens, prix Rossel, prix Première Plume. L’établissement littéraire francophone, cette fois belge autant que français, valide à nouveau une héroïne dont la position est explicitement celle de l’analyse de la prédation.

L’héroïne du roman est une adolescente confrontée à un père qu’elle reconnaît comme un super-prédateur, et à un frère qu’elle voit basculer du même côté. Le roman raconte son refus, méthodique et lucide, de devenir la proie. Et son refus, tout aussi méthodique, de devenir la prédatrice.

C’est le mouvement français spécifique. Là où le récit anglo-saxon contemporain inverse souvent le binaire — la proie devient prédatrice, le pouvoir change de camp — la littérature française tend à dissoudre le binaire. Elle montre une troisième position : celle de l’héroïne qui voit la mécanique, qui en comprend les places, et qui refuse de s’y installer.

C’est cette position, plus que la simple inversion, qui constitue la signature française du motif. Et c’est elle qui rend si troublante la lecture, en 2024, des romans noirs commerciaux qui reprennent l’inversion pure : on a l’impression de lire une version simplifiée d’un problème que la littérature française a posé plus finement, depuis longtemps.

La ligne qui n’a jamais été ce qu’on croyait

La critique anglo-saxonne traite l’héroïne-prédatrice de 2024 comme une transgression contemporaine, une réinvention du genre, une réponse féministe à des décennies de récits de victimisation. Vue depuis Paris, cette lecture pose un problème de chronologie.

Mérimée a écrit cette femme en 1845. Zola en 1867. Giébel l’a installée dans le thriller commercial en 2010. Gallimard l’a consacrée par un Goncourt en 2016. Hugo Roman a ouvert son label Dark Romance autour des mêmes années.

Sur cinq rayons différents — la nouvelle classique, le naturalisme scandaleux, le thriller best-seller, le roman Goncourt, et la romance noire en édition collector — c’est la même femme.

Ce que les analyses anglo-saxonnes prennent pour une innovation est pour le marché français une normalisation tardive. La théorie a précédé le marché de cent quatre-vingts ans dans un cas, de huit ans dans l’autre. La théorie attend encore que le marché finisse de rattraper.

Et la ligne entre thriller psychologique et romance noire n’est pas en train de se brouiller. Elle est en train de redevenir ce qu’elle était dans le canon français bien avant que le marché ne décide d’en faire deux rayons distincts.

Où les trouver

Les œuvres citées dans cet essai, du canon à la rentrée 2025 :

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Écrit par
Camille Lefranc
Camille Lefranc écrit sur l’édition, le genre et la littérature populaire. Sa lecture combine sociologie de l’édition et archive féministe.